Comment créer un mécanisme social d'intelligence ?
📚 Contexte
Nous avons vu que:
- Notre société a besoin d'adopter un système de décisions bien plus performant que l'actuel pour pouvoir gérer la grande complexité interne et externe.
- Il est nécessaire de passer par l'orientation vers l'objectif du bien commun à long terme
- Pour cela il nous faut une forme d'intelligence de groupe élaborée
❓ Question
Comment créer un système d'intelligence collective capable d'améliorer ses représentations et de prendre des décisions pour le bien commun à long terme ?
📝 Étude
Modèles
Nous allons d'abord modéliser rapidement des processus collectifs de représentations et de décisions:
- La communauté scientifique: pour son efficacité à produire des représentations réalistes.
- Un gouvernement d'un État: pour sa capacité à prendre des décisions en respectant les délais.
- Un petit groupe fonctionnant en sociocratie: pour sa capacité à réfléchir en groupe efficacement.
- Un groupe d'amis: pour sa capacité à s'accorder émotionnellement.
La communauté scientifique
Les points importants:
- Filtrage de la communication
- Les scientifiques filtrent leur communication par un système de challenges (diplômes) et de notoriété. Cela permet de se concentrer sur les idées importantes.
- Utilisation de normes
- La production de représenations scientifiques est soumise à de nombreuses normes (par exemple les raisonnements doivent respecter la logique) permetant toutes d'améliorer la véracité des représentations. La communauté scientifique a conscience de l'importance de ces normes car elle accorde une haute valeur à la notion de vérité et aux structures qui la sous-tendent.
- Motivation par l'esthétique de la réalité
- Une grande motivation des scientifiques est celle des explorateurs: découvrir de nouvelles contrées de connaissances et pouvoir en admirer la beauté. C'est une motivation qui pousse à la coopération et à rester connecter à la réalité.
- Décisions d'ensemble
- En ce qui concerne l'orgaisation globale la communauté scientifique est sous la direction des gouvernements et entreprises et n'a que très peu de décisions d'organisation globale à prendre par elle-même.
- Inadaptation aux contraintes temporelles
- La science progresse à pas sûres. Si on voulait utiliser la méthode scientifique pour prendre une décision dans un domaine où il existe un manque de connaissance ou dans un délais trop court pour le processus normal, alors cela ne produirait rien.
Gouvernance d'États occidentaux
On se concentre sur ce type d'État car ils sont relativement sophistiqués et les variations de gouvernance d'autres types (oligarchie etc) n'apporterait rien de plus. Les points importants:
- Centrés sur les décisions
- La gouvernance des États a des conséquences majeures sur la vie des citoyens et il est nécessaire d'arbitrer entre des décisions favorisant différents groupes.
- Besoin de cohérence
- Les différents pays sont très interdépendants et les incohérences des différentes politiques sont des sources de problèmes. Par exemple: si un pays est protectioniste cela déséquilibre le marcher international, ou encore si un pays avait une politique sociale efficace et réduirait les inégalités cela constiturait un exemple pour les autres pays qui créerait une pression politique (il existe de nombreux exemples de propagation de changements entre pays).
- Complexité ingérable
- La complexité des interdépendances et l'abandon de la gestion de la complexité pousse à des interventions minimales où une bonne proportion des conséquences sont imprévues.
- Déconnexion émotionnelle
- L'humain étant à la base un être sensible et connecté à ses proches, il est impossible de maintenir une telle connexion aux échelles des États, ce qui fait que les dirigeants sont obligés de se déconnecter pour pouvoir faire face aux conséquences de leurs décisions. Par exemple le fait de maintenir l'autorisation de produits toxiques dans la nouriture provoque (comme les nitrites) un grand nombre de morts.
- Système hiérarchique
- Les contraintes et difficultés évoquées ci-dessus poussent à un système de décisions très simple: la hiérarchie. Au sommet se trouve les dirigeants des grandes masses financières. Ceux-ci aidés de think tanks établissent une orientation globale. Le contrôle médiatique par ces masses financières assure la diffusion de ces représentations vers la population. Les politiciens au diapason avec ces grands courants appliquent cette politique et diffusent les idées et éléments de langage préparés par ces think tanks. Les politiciens réformistes sont contrés par les médias et ont une faible marge de manœuvre du fait du pouvoir des masses financières de l’interdépendance des pays.
Un petit groupe fonctionnant en sociocratie
Nous nous plaçons dans le cas où le groupe est assez petit pour que les personnes se connaissent. Les caractéristiques principales sont:
- Culture de la communication
- En général les membres de ces groupes ont une volonté de bien communiquer dans le respect des autres et sont prêts à s'investir dans l'utilisation de nouvelles techniques.
- Volonté de l'accord profond
- Les décisions sont prises après accord de tous. Cela fonctionne car chaque personne a la volonté de comprendre les autres et est capable de s'accorder. À la place des situations de bracage et conflits interpersonnels courantes en société, les personnes cherchent à désamorcer les problèmes par diverses techniques de communication.
- Volonté de non domination
- Par exemple les différentes fonctions sont jouées à tour de rôle.
Remarque: Une personne trop éloignée de la culture de communication non violente nécessaire à la sociocratie peut l'interprèter avec sa propre vision et voir cela comme un enfer de faux semblants. C'est d'autant plus vrai que beaucoup d'entreprises utilisent un double langage afin d'imposer une fausse image de coopération et bien être. Ce problème se pose pour toute confrontation culturelle où les niveaux de violences sont différentes: il est difficile de croire qu'un niveau de violence moindre n'est pas juste une finte (ce qui est parfois le cas).
Un groupe d'amis
On se place ici dans le cadre d'un groupe de très bon amis. Les éléments principaux sont:
- Besoin d'accord
- Une fonction première du groupe d'amis est le soutient profond des uns envers les autres. Ce besoin est si fort qu'il prime souvent sur la logique de manière inconsciente. Par exemple à "Il y a un connard qui m'a encore klaxoné" l'ami répondra "Ah oui il y a de ces cons sur la route" alors qu'il ne connait pas le contexte et donc ne peut pas juger de la situation, la réponse ayant pour seul but d'apporter un soutient moral à la personne qui exprime son embêtement.
- Communication informelle et émotionnelle
- La relation d'amitié est un espace de liberté où les personnes peuvent tenir un minimum compte des pesantes contraintes sociales habituelles (par exemple au travail). Donc on peut avoir toute sorte de relations (vécus comme liens affectifs) allant du respect (par exemple on ne se coupe pas la parole) et de l'écoute à la domination (moqueries, bourrades etc).
- Prise de décision et construction des représentations
- Dans un groupe d'amis le processus de prise de décisions est très variable suivant le fonctionnement du groupe, cela peut aller d'un système avec leader à l'échange coopératif respectueux pour trouver un compromis juste. Il en est de même pour la construction des représentations. Comme les relations sont avant tout émotionnelles les représentations les plus importantes seront l'état mental de chacun (même si cela passe souvent par du langage non explicite) puis les relations personnelles et enfin suivant les centres d'intérêts des uns et des autres.
Besoin d'un cadre précis
Les modèles nous montrent que suivant le contexte la prise de décision et la construction de représentations sont opérées de manières complètement différentes. Nous nous adaptons au contexte avec une grande souplesse. Donc pour obtenir le but recherché il faut avoir une bonne compréhension de l'effet du contexte sur les personnes. On entend ici par contexte tout ce qui touche les participants, par exemple les motivations que l'on procure ou encore les formes de communications.
Étendre le système scientifique
Il est notoire que la science est une grande réussite de l'humanité et beaucoup d'éléments du système sont bons. Mais pour prendre des décisions rapidement il est nécessaire de l'étendre. Cela n'implique pas de le dénaturer, de même qu'un bon logiciel peut être étendu à d'autres fonctions sans pour autant le dénaturer. Pour cela il faut garder les différents éléments (notoriété, respect des normes etc) et l'étendre en y ajoutant des fonctionalités permetant de gérer des éléments plus hypothétiques.
Démocratiser les processus importants
Dans un petit groupe de personnes, un membre voué à ne pas participer aux discussions sur les choses importantes et les décisions serait considéré comme secondaire et ne faisant pas vraiement parti du groupe. Il en est de même pour notre société: certains ingrédients font parti du cœur de la société, et ne pas y participer signifie que l'on en n'est pas un réel membre. C'est pourquoi une société démocratique doit permettre à tous de participer à la construction des représentations et aux décisions. Cela est nécessaire aussi pour améliorer ses représentations de la société et rester connecter aux réalités importantes.
Sans cela on obtient une classe de membres déconnectés risquant de partir à la dérive (sentiment d'être relégué, représentations farfelues, volontés de décisions innéficaces ou dangereuses etc)
Un biais cognitif classique est de confondre habitude et connaissance. Ainsi on est habitué à soi-même et on a l'impression que l'on se connaît. Pourtant on ne connaît généralement que très peu sur notre biologie ou le fonctionnement psychologique humain.
Ce biais s'applique aussi pour la connaissance de notre société, d'ailleurs après chaque guerre on dit "plus jamais ça" et faute de compréhension du fonctionnement social on recommence les mêmes erreurs conduisant aux mêmes et dramatiques conséquences.
On pourrait penser que ces deux contraintes (démocratiser et une inconscience de sa méconnaissance) sont insolvables. La solution se trouve dans le contexte de la participation (nous résoudrons ce problème dans des sous-études). Imaginons par exemple que l'humanité ne connaisse par l'argent et pratique le troque sur des places de marché avec d'interminables négociations. La population aurrait alors le plus grand mal à croire que l'on peut remplacer les marchés et les négociations par une solution bien plus pratique et rapide. C'est le même problème ici: nous avons l'habitude d'une pratique, nous avons l'impression de connaître la société et cela nous pousse à croire qu'un autre fonctionnement bien plus esthétique n'existe pas.
💡 Réponse
Il est nécessaire de définir un fonctionnement très précis, basé sur une extension du système scientifique pour représenter la réalité, celui-ci devra permettre de fournir des bases pour agir même quand on manque de connaissance.
Les émotions servent à orienter l'énergie psychique et physique dans une certaine direction (par exemple la peur oriente vers la préservation de soi). Une collectivité a aussi besoin d'orienter son énergie, c'est pourquoi elle a besoin d'un système équivalent aux émotions.
Toutes ces fonctions nécessitent, pour que les participants restent connectés à la réalité, que les personnes aient en retour les motivations correspondant aux conséquences de leur choix sur le collectif.